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La Réciprocité

La Réciprocité 2017-12-14T11:50:59+00:00

Project Description

La Simulation intégrée

La simulation intégrée est le système qui permet l’intégration de l’autre dans la proprio-existence.

Par différentes observations éthologiques, neurologiques et neuropsychologiques, il a été constaté que, quand un être humain observe quelqu’un d’autre faire un geste de la main en relation avec un objet, cela active chez lui le même réseau cérébral que celui qui est activé durant une action semblable effectuée par l’observateur lui-même. Ce qui veut dire que l’observation d’une action effectuée par un autre provoque chez l’observateur une activation du même mécanisme neuronal que celui qui se déclencherait par l’exécution de l’action par lui-même. L’observateur connaît la finalité du mouvement de celui qu’il observe, même si cette finalité n’est pas montrée, ou en d’autres termes, même si l’effectivité n’est pas prouvée ; l’intentionnalité de l’effectuation est déjà suffisante pour enclencher le processus. Il a été reconnu que ce mécanisme est la base d’une forme de compréhension de l’action. Par ailleurs, il a été démontré qu’une classe particulière de neurones audio-visuels pouvait être activée, non seulement par l’exécution et l’observation de l’action, mais aussi par le son qui accompagne cette même action. Ainsi, une partie de ces neurones concerne aussi les activités de la bouche qui sont reliées à l’expression faciale et verbale. L’observation des activités de la bouche (l’expression verbale et la communication) facilite l’excitabilité du système moteur impliqué dans la production des mêmes actions, c’est-à-dire que l’observation de quelqu’un qui parle facilite la mise en œuvre d’une action communicative semblable chez l’observateur, notamment l’apprentissage d’une langue. Le phénomène que nous observons ici est un système neuronal qui est activé aussi bien par une action en relation directe avec un objet que par une action de communication, comme voir et parler, relatif au même objet. Alors, si nous prenons en considération le fait que ce mécanisme se met en route même si la phase critique finale de l’action observée est cachée, nous pouvons en conclure que, quand une action est entreprise, les conséquences de l’action sont prévisibles à la fois pour celui qui exécute que pour celui qui observe. Il s’agit d’une modélisation de l’action à exécuter. On parle dans ce cas d’une instanciation de simulation intégrée ou en d’autres mots, d’un processus de modélisation de l’action en cours[2]. Ce phénomène a des implications importantes sur l’une de nos observations initiales : la différenciation entre observation et perception.

Figure 74. La configuration originelle de la différenciation entre observation et perception

Puisque toute observation est une forme de relationalité et de confrontation, nous savons qu’elle est configurée par le Syndrome Général d’Adaptation, où la causalité de l’acteur observé est éjectée au profit du maintien de son effectivité dans l’état d’être de l’observateur lui-même.

Figure 75. Maintien de l’effectivité de l’autre dans l’état de nature du soi (la mémoire : l’icône)

Figure 76. Base originelle de la simulation intégrée

Par la simulation intégrée, l’effectivité de l’autre observé est décodée comme quelque chose de propre à l’observateur (l’icône), puisque son système neuronal semblable est activé. Ceci a deux implications importantes. La première est que la relationalité (et donc la relation) transforme l’effectivité de l’autre en une causalité de l’observateur lui-même : il s’agit d’un effet immédiat d’iconisation. La simulation de l’effectivité de l’autre dans le système neuronal de l’observateur permet une caractérisation causale de l’exogénéité* de la confrontation. L’effet de l’autre est traduit comme cause de l’un. Ce mécanisme est fondamental, non seulement parce qu’il sous-tend manifestement la non-réductibilité de l’existence dans la confrontation, mais aussi parce qu’il est responsable de l’enchaînement de la cause et de l’effet comme manifestation procréative de l’état d’être.

Figure 77. L’effet de l’autre observé se transforme dans la cause de l’observateur

La seconde implication est que le décodage par l’observateur grâce à la simulation intégrée signifie que percevoir une action implique une simulation intérieure, ce qui permet à l’observateur « d’utiliser ses propres ressources pour pénétrer de façon expérientielle le monde des autres au moyen d’un processus de simulation directe, automatique et inconsciente ». Il s’agit du mécanisme qui fait qu’une ipséité autorise la confrontation. Cette observation nous permet déjà de jeter un regard sur les relations et les émotions de l’Homo sapiens. En effet, celles-ci sont des moyens primaires pour mettre en œuvre l’état d’être, c’est-à-dire « pour acquérir la connaissance de sa situation, lui permettant ainsi de réorganiser cette connaissance en fonction de ce qui résulte des relations avec les autres ». Ce qui fait que, dans le vécu hominidien devenu particulièrement complexe, la simulation intégrée au niveau sensori-moteur et affectif permet d’aboutir à « une simplification et à une automatisation des réponses comportementales. L’intégrité du système sensori-moteur (notamment proprioceptif, ndla) semble véritablement décisive pour la récognition des émotions manifestées par les autres, parce que ce dernier apparaît comme étant le support de la reconstruction de ce que l’on ressentirait lors d’une émotion particulière, au moyen de la simulation de l’état du corps en relation avec cette émotion ». En fait, nous observons ici la transformation de la réciprocité originelle en une réciprocité extravertie ou partagée, telle que nous la concevons dans la société humaine. La simulation intégrée est « un mécanisme fonctionnel basique de notre cerveau. … parce qu’il génère aussi un contenu représentationnel (l’icône, ndla) ; ce mécanisme fonctionnel semble jouer un rôle majeur dans notre approche épistémique du monde. Il représente le résultat des actions, émotions ou sensations possibles que l’on peut accomplir ou ressentir, et sert à attribuer ce résultat à un autre organisme en tant que but réel de ce qu’il essaye d’occasionner, ou qu’émotion ou sensation réelles qu’il ressent ». C’est l’explication du décodage de l’enchaînement cause/effet/cause, grâce à un mécanisme neuronal partagé chez deux êtres différents, obéissant aux mêmes dispositions à prendre pour manifester son état d’être : l’objet « l’autre » se transforme en le sujet « le moi ». La confrontation est effectivement un élément constitutionnel de l’existence. Ainsi, dans notre préoccupation de comprendre les mécanismes originels, nous pourrions observer la simulation intégrée à la lumière de la filiation originelle. En effet, nous savons que la linéarité unitaire est l’énergie qui tente de rétablir le référencement originel de l’Unité atemporelle, c’est-à-dire défaire les référencements différenciés pour revenir à une unité existentielle non-différenciée, quand cause et effet se superposent. Dans la rencontre entre deux existences non-réductibles, par exemple deux existences organiques sexuées, le phénomène s’exprime par la pulsion originelle d’unir les moyens de référencement des deux intervenants (la réductibilité des existences) ; ce qui serait l’une des innombrables étapes qui tentent de rétablir ce référencement unitaire atemporel. Mais l’homéostasie de l’être non-réductible et l’adaptabilité des mécanismes comportementaux vont mettre tout en œuvre pour conserver le référencement propre, tout en maintenant la relation comme élément constitutionnel et procréateur de son existence et celle de son espèce. La simulation intégrée est un dispositif neuronal mis en place par l’évolution et par le développement pour permettre à la relation et à la confrontation de ne pas nuire à la non-réductibilité et de maintenir ou ramener en même temps les différentes constantes physiologiques qui seraient perturbées par la pulsion fusionnelle originelle à des degrés qui ne s’écartent pas de la normale. En d’autres termes, dans le cas de l’Homo sapiens, l’être humain non-réductible (l’individu) est doté d’un système neuronal qui permet à la fois d’éviter un fusionnement référentiel par une relation avec un autre, et de maintenir la relation comme cadre existentiel de sa survivance (le caractère spéculaire de la perception). Même si la simulation intégrée n’est pas applicable à l’ensemble de nos ressources cognitives sociales, elle constitue une base solide pour une intégration de l’activité sensorimotrice et émotionnelle, motrice et viscérale, tout en attribuant une morphologie au contenu de son intégration. Par là, elle constitue également une perception de la non-réductibilité à un niveau nonpropositionnel, notamment non-valorisée. Ainsi, la simulation intégrée est un système neurologique qui permet la constitution d’une proprio-existence, aboutissant au renforcement de la perception de l’individu sans atteinte de l’ipséité résultant de la compulsion de la confrontation et de la relation.

[2] Instanciation : processus qui s’établit dans l’instant même (Gallese, op. cit.).